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  • L'allée venteuse
    Lilith VanceM Lilith Vance

    C'était le pire endroit possible. Un couloir, des dizaines de recoins, une visibilité de trente mètres, et un bruit de fond qui avalait tout : les pas, les voix, le cliquetis d'une culasse qu'on arme.

    Lilith marchait le long de la paroi de droite, l'arme basse, le souffle court. Derrière elle, les deux autres tenaient leurs distances et la laissaient ouvrir le chemin, ce qui disait très exactement ce qu'elle était pour eux.

    Elle scrutait chaque tas de ferraille, chaque interstice, chaque bâche qui claquait. Il y avait mille endroits pour se cacher ici et pas un seul pour se protéger.

    Elle avança quand même, un pas après l'autre, la bouche pleine de sable.

    Allées du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Le canon avait pivoté vers elle et le temps s'était ouvert en deux. Elle avait eu tout le loisir de voir le trou noir au bout du tube, de penser que c'était maintenant, que ce serait ici, dans une allée de ferraille, et de trouver ça d'une banalité écœurante.

    Puis deux détonations sur sa gauche, et l'homme s'était plié en avant pour tomber presque à ses pieds.

    Il resta là. Sur le flanc, un bras sous lui, un fusil trop vieux glissé à cinquante centimètres de sa main ouverte. Il était maigre. Aussi maigre que Ben, aussi maigre que tout le monde ici, et elle vit très bien qu'il portait des chaussures rapiécées avec du fil de fer parce qu'il n'y avait rien d'autre pour les tenir.

    Lilith aura confirmé d'une voix blanche que la voie était libre, puis aura entendu féliciter celui qui venait de lui sauver la vie sans jamais avoir eu l'intention de la sauver.

    Son estomac se souleva à vide, deux fois. Il n'y avait rien dedans, alors ça ne donna qu'un spasme et un goût de bile. Elle se releva sur des jambes qui n'étaient pas les siennes. Elle contourna le corps par le côté et ne prit pas le fusil, elle regarda son visage en passant. Une seconde, pas plus. Ensuite elle avança dans le vent, l'allée s'ouvrant devant elle entre les tas de tôle.


    Pourtours du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Elle passa devant. Il n'y avait rien à négocier, et elle savait exactement ce que valait sa peau dans cette économie là : moins qu'une balle.

    L'allée s'ouvrait entre deux rangées d'abris, avec ce vent qui remontait le couloir et brouillait tout. Lilith avançait pliée en deux, l'arme tenue basse à deux mains, en collant au plus près des parois. Chaque angle de mur était un problème à part entière. Elle regardait les ombres au sol autant que ce qu'elle avait devant elle.

    Le premier tir claqua sur sa droite. Elle entendit le sifflement avant la détonation, ce qui voulait dire qu'il était passé près, et son corps décida seul : deux appuis, une épaule contre la ferraille, tout le buste effacé derrière un pan de mur qui lui coupait la vue du tireur autant qu'il la lui coupait.

    Et elle y resta.

    Accroupie, le dos plaqué, le pistolet serré contre sa poitrine sans jamais le lever, elle se fit aussi petite que la tôle le permettait. Se pencher pour voir, c'était offrir une tête ; tirer, c'était donner sa position à tout ce qui portait une arme dans cette allée. Elle avait au moins ça comme excuse, et elle comptait s'en servir aussi longtemps que possible.

    Son cœur cognait dans ses oreilles. Elle ferma les yeux une seconde, les rouvrit. Elle n'attendait que le dénouement de ce nouvel enfer.

    Pourtours du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Daniel.

    Le nom arriva avant l'homme, et il fit à Lilith un effet dont elle n'eut pas honte. De toute la Horde, c'était celui dont elle surveillait les mains, celui à cause de qui elle dormait le dos contre une roue. Elle apprit sa mort en pleine fusillade, debout dans le vent, et il y eut quelque part sous ses côtes une petite chaleur immonde qui la soulageait.

    Elle n'en laissa rien monter jusqu'à son visage. Ce visage là, elle l'avait au point : celui qui ne coûte rien et ne provoque rien.

    Ailleurs dans le camp, des coups de feu claquaient déjà, beaucoup trop nombreux pour ce que ces gens avaient à défendre. Elle ne tourna pas la tête.

    Mentir n'aurait servi à rien. Le sable garde les pas, et il enverrait quelqu'un vérifier. Elle baissa enfin son arme, le bras lourd comme du plomb, et tendit l'autre main vers l'arrière du camp.

    « Ils étaient deux. Ils ont jeté leurs fusils et ils sont partis par là. »

    Elle laissa sa main retomber contre sa cuisse.

    « Celui qui a tiré est parti avec l'autre. Ils ont peut être trois minutes. »

    Pourtours du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    La clôture céda et quelque chose lâcha dans sa poitrine en même temps. Le soulagement arriva si fort qu'il ressemblait à un malaise : sa vue se piqueta de blanc, ses bras se mirent à trembler pour de bon, et le canon se mit à danser malgré ses deux mains verrouillées dessus. Elle ne le baissa pas. Pas encore.

    Là bas, les silhouettes remontaient la pente d'un pas rapide. Trois minutes, peut être moins.

    Elle avança d'un pas et parla vite, beaucoup plus bas, une voix qui ne portait pas au delà d'eux trois.

    « Vous partez. Maintenant. »

    Ses yeux allèrent chercher celui qui avait tiré le premier coup, et elle ne le lâcha plus.

    « Toi surtout. Tu sors par l'autre côté et tu marches jusqu'à ce que le camp ait disparu derrière toi. Allez. »

    Le bruit des pas approchait. Elle recula d'un pas vers l'ouverture, l'arme toujours levée, la mâchoire serrée à s'en faire mal.

    Pourtours du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Un corps tomba là bas et tout partit d'un coup. Le métal se mit à sonner autour d'elle, des impacts secs, mats, désordonnés, et Lilith comprit en une demi seconde qu'elle se tenait debout au milieu du couloir de tir.

    Elle hurla vers le désert, à s'en arracher ce qui lui restait de gorge.

    « ARRÊTEZ DE TIRER ! ARRÊTEZ !! »

    Puis elle se laissa tomber, roula derrière l'extrémité d'un panneau dressé, épaule contre la ferraille, jambes repliées sous elle. C'était minuscule. Ça la couvrait à moitié, et seulement dans un axe. Elle le savait, et elle y resta parce qu'il n'y avait rien de mieux à moins de trois mètres.

    Les deux hommes étaient accroupis de l'autre côté du grillage, dos tourné, et l'un des deux venait de lui balancer sa formule à la figure sans même se retourner.

    « Je l'ouvrirai ! » lui répondit elle en criant par dessus le vacarme, l'arme toujours pointée sur leurs dos. « Je l'ouvrirai moi même s'il le faut, mais pas avec vos fusils dans mon dos. Vous les jetez. Pas à vos pieds : loin. Aussi loin que vous pouvez. »

    Sa voix se cassa au milieu et elle enchaîna sans reprendre son souffle.

    « Vous ne pouvez pas gagner ça. Les tirs vont s'arrêter. Quand ils s'arrêteront, l'un de vous ouvre et vous reculez tous les deux les mains en l'air. Si vous ne le faites pas, je viendrai le faire moi même, mais à ce moment là il faudra qu'il n'y ait plus personne encore debout à côté de cette porte. »

    C'était une menace à peine subtile, mais Lilith devait faire vite, car dans ce brouhaha, c'était elle-même qui se mettait en danger avec les angles qu'elle ne pouvait pas surveiller.

    Pourtours du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    La détonation lui traversa le crâne et le monde se réduisit à un sifflement aigu.

    Sa main était déjà partie. Pas une décision : une habitude. Le pistolet quitta le creux de ses reins pendant que le bruit rebondissait encore sur les plaques, et ses pieds firent ce qu'ils avaient appris à faire, trois pas de côté et en arrière, hors de portée de bras, à un angle où elle les tenait tous les deux dans le même regard sans qu'aucun ne l'ait dans le dos.

    Quelque part derrière elle, il y avait un homme maigre au milieu de ses plantations qui ne demandait rien à personne. Elle enregistra la pensée et la mit où elle mettait tout le reste.

    Ses mains tremblaient légèrement. Elle les verrouilla l'une contre l'autre, canon levé, et trouva une voix qu'elle n'avait pas eue de la journée, une voix qui portait par dessus le vent.

    « Vos armes. Par terre. Tout de suite. »

    Elle ne dit pas pardon. Ça ne servait à rien et ça coûtait une seconde.

    « Ne vous retournez pas. Doucement, les deux mains, vous posez ça et vous reculez. »

    Le canon glissa de l'un à l'autre, revint, s'arrêta sur celui dont l'épaule bougeait le plus. Cinq balles. Elle savait très exactement combien de fois elle pouvait se permettre d'avoir raison.

    « Ryan. La porte. Tu l'ouvres. »

    Si l'un des deux tentaient quoi que ce soit d'idiot, elle n'hésiterait pas. C'était sa survie contre la leur.

    Pourtours du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Dehors, le camp tenait dans un mouchoir : des abris bas serrés les uns contre les autres, du fil de fer partout, un feu maigre où quelqu'un remuait quelque chose de clair. Elle croisa une femme qui triait des morceaux de métal par taille, un vieux assis qui ne bougea que les yeux. Personne ne lui adressa la parole. On la suivait du regard, simplement, comme on suit ce qui vient d'ailleurs. Lilith gardait la tête un peu baissée et les mains bien visibles.

    Le vent la reprit avant même qu'elle n'atteigne la clôture, lui jetant du sable dans les yeux comme une vieille connaissance. Les deux hommes étaient là, à leur poste, dos au désert.

    Elle s'arrêta à quelques pas et tendit la gourde à bout de bras, celle du puits, vide jusqu'à la dernière goutte.

    « Je vous la rends. »

    Sa voix tenait debout, maintenant. Rauque, mais entière.

    « Vous m'avez donné votre eau... et j'en suis désolée. Merci, vraiment. Je sais combien cela coûte. »

    Elle hésita, gênée de la suite.

    « Je n'ai même pas demandé vos noms. »

    Pourtours du camp

  • Un abri
    Lilith VanceM Lilith Vance

    « Merci... » glissa-t-elle simplement, l'observant s'en aller plus longtemps que nécessaire.

    Une fois seule, Lilith partit en direction de l'entrée du camp.

    Habitations

  • Un abri
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Il ne l'avait pas mise dehors. Il n'avait pas marchandé, pas fouillé ses poches, pas demandé ce qu'elle valait. Il avait juste dit d'accord, avec cette tête de type qui vient d'accepter une bouche de plus au dessus de rations qui n'existaient déjà pas.

    Lilith baissa les yeux sur la bâche pliée près d'elle. Quelque chose lui remonta dans la gorge, et pour une fois ce n'était pas la soif. Elle aurait préféré qu'il refuse. Ou qu'il exige. Les gens durs étaient plus faciles à regarder en face ; avec eux, on savait où se mettre.

    Elle releva la tête et lui donna son nom comme on rend quelque chose.

    « Lilith. »

    Puis, en tirant sur le tissu pour dégager ses jambes, avec une hésitation qui n'était pas feinte :

    « Ben, est ce que je peux ressortir un moment ? Les deux qui m'ont ramassée à la porte, ils m'ont donné leur eau... Je voudrais les remercier correctement... avant cette nuit. »

    Habitations

  • Un abri
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Un coup de main. Voilà donc le prix, et il était supportable. Quelque chose se desserra dans sa poitrine, si peu que personne n'aurait pu le voir sous la couverture.

    Elle resserra le tissu autour de ses épaules et se redressa un peu, autant que le mur de ferraille le permettait. La question méritait mieux qu'un murmure ; elle racla ce qui lui restait de voix pour y mettre du sérieux.

    « Si vous voulez bien de moi, oui. Je n'ai nulle part ailleurs. »

    Elle marqua un temps, le regard sur les mains décharnées de l'homme plutôt que sur son visage. Elle paraissait très affaiblie, trop pour travailler.

    « Je sais coudre, je sais... je me débrouille pour rafistoler... Avez-vous des plantations ? Dites-moi quoi faire... J'aiderai, peu importe comment. » souffla-t-elle, désespérée.

    Habitations

  • Un abri
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Personne ne revint, et personne ne lui dit non. Au bout d'un moment, elle se risqua jusqu'au tissu, le déplia, se le passa sur les épaules. La caisse resta où elle était : s'asseoir dessus lui semblait revendiquer quelque chose. Elle se contenta du sol, dos contre la ferraille, enveloppée dans ce qui appartenait sans doute à quelqu'un d'autre, et cessa de penser pendant un temps qu'elle fut incapable de mesurer.

    Le bruit de quelqu'un qui entre la ramena d'un coup. Elle redressa la nuque. L'homme était maigre à un point qui faisait mal à regarder, plus creux encore que les deux de la porte, et elle comprit à peu près ce que cela racontait de cet endroit.

    Elle renifla, essuya ses joues du poignet, ramena ses genoux contre elle. Puis elle hocha la tête, plusieurs fois, sans quitter le nouvel arrivant des yeux.

    « Oui. C'est moi. »

    Sa voix tenait un peu mieux qu'à la clôture, sans aller jusqu'à porter.

    « Qu'allez-vous faire de moi ? »

    Elle renifla à nouveau, avec une espèce de peur au fond des yeux.

    Habitations

  • Un abri
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Elle ouvrit la bouche quand ils se levèrent. Un mot resta coincé quelque part, sa main se soulevait déjà de quelques centimètres, et puis elle la laissa retomber sur son genou. Ils repartaient garder une porte. On ne retient pas des gens qui viennent de vous donner à boire.

    Leurs voix s'éloignèrent en s'effilant dans le vent. Il en revint des bouts : la nourriture qui allait manquer, un marchand sur le départ, des cultures dont on espérait qu'elles donneraient. Son ventre se serra à l'idée d'un repas. Le reste passa au dessus d'elle et alla se déposer quelque part sans qu'elle y prête attention.

    Seule, elle renversa la gourde et vida le fond d'un trait, sans respirer, la tête en arrière. L'eau lui tomba dans l'estomac comme une pierre froide et elle resta un instant pliée en avant, les bras autour du ventre, à trembler. Ça passa. Puis elle observa.

    Trois panneaux dressés et un quatrième posé en travers pour faire un toit, tenus par du fil de fer entortillé aux angles et deux clous rabattus. Le sol était de la terre battue avec du sable accumulé dans les recoins, balayé par endroits, tassé ailleurs par des passages répétés. Un morceau de bâche pliée servait de coussin, ou de couverture, ou des deux. Une boîte de conserve vide, lavée, gardée. Sur la paroi du fond, des rayures régulières, groupées par paquets : quelqu'un avait compté quelque chose ici, et n'avait pas fini. La rouille mangeait les jointures ; par les fentes, la lumière entrait en lames étroites qui coupaient la poussière en tranches.

    Un des panneaux venait d'ailleurs. Une peinture claire y tenait encore, effacée aux trois quarts, avec des lettres dont il ne restait que le haut. Lilith les fixa longtemps, la gourde vide toujours serrée dans son poing, et ne bougea plus. Il y avait-il quelque chose qui pouvait lui servir ici ?

    Habitations

  • Un abri
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Le sol était dur et sentait le métal chaud, mais le vent s'arrêtait là, contre les plaques, et ce simple fait lui parut somptueux. Elle s'assit comme on tombe.
    La gourde. Elle la prit à deux mains, parce qu'une seule tremblait trop, et la première gorgée fut une torture : l'eau passa sur les fissures de ses lèvres, dans cette gorge en papier de verre, et elle toussa en s'aspergeant le menton. La deuxième descendit. La troisième aussi. Puis elle s'arrêta d'elle même, la gourde serrée contre sa poitrine, le souffle court, à laisser son corps décider s'il gardait ou rendait. Boire vite, quand on est comme ça, c'est se punir deux fois. Elle attendit, la tête basse, avala encore un peu, plus lentement.

    Ses yeux se remirent à couler sans qu'elle y soit pour quelque chose, et cette fois il y eut assez d'eau dedans pour de vraies larmes. Elle les laissa faire. La question flotta un moment avant qu'elle ne trouve de quoi y répondre. Sa voix sortait par morceaux, éraillée, presque inaudible sous le vent qui claquait les tôles.

    « Du nord. Je crois. Deux jours, trois... je ne sais plus compter. »

    Elle passa le dos de sa main sur sa bouche.

    « Il n'y avait plus d'eau chez nous... Les gens sont partis... Alors j'ai marché... »

    Lilith semblait ailleurs, perdue entre ses souvenirs et la fatigue qui l'assaillait.

    Habitations

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Une main se posa sur son bras et Lilith eut un sursaut, un recul de bête qui a appris à se méfier des contacts. Ça ne dura pas. Le corps, lui, savait ce qu'il voulait : elle s'affaissa contre l'inconnu, une épaule sous la sienne, tout son poids lâché d'un coup, et il n'y avait plus une once de comédie là-dedans. Depuis des jours, elle tenait debout parce qu'il fallait tenir debout. Quelqu'un venait de dire qu'on allait s'occuper d'elle, et sa carcasse avait immédiatement déposé les armes.

    Elle essaya de participer à la marche. Ses pieds raclaient le sol, se posaient de travers, partaient trop loin. Le grillage défila sur sa gauche en taches sombres. Le vent lui rabattait des cheveux collés dans la bouche et elle n'eut pas la coordination nécessaire pour les enlever.

    Il fallut trois tentatives pour que le son sorte.

    « Merci. »

    Un souffle, plutôt. Elle ferma les yeux, chercha encore, et arracha le reste au fond de sa gorge.

    « Lilith. Je m'appelle Lilith. Ne me laissez pas dehors, s'il vous plaît... »

    Rien ne pouvait être pire que ce qu'elle venait de fuir.

    Pourtours du camp

  • L'entrée du camp
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Le sable avait cessé d'avoir une fin. À un moment, la tôle était apparue au loin, tremblante, coupée en deux par la chaleur qui montait du sol. Lilith n'y crut pas. Elle en avait déjà vu, de ces villes qui reculent quand on avance.

    Ses pieds ne lui appartenaient plus depuis longtemps. Elle ne les sentait ni chauds ni douloureux, elle les entendait seulement racler le sol, l'un après l'autre, et il fallait y penser à chaque fois pour que ça continue. Sa gorge, elle, était bien là : un conduit fermé, rétréci, tapissé de verre pilé. Avaler la faisait plier en deux. Sa langue tenait toute la place dans sa bouche, épaisse, inutile.

    La tôle ne reculait pas.

    Elle comprit avant de pouvoir se le formuler, et ses jambes lâchèrent d'un coup, genoux dans le sable brûlant sans même que ça compte. Elle se mit à pleurer, presque sans larmes, des sanglots secs qui lui déchiraient la poitrine et ne produisaient qu'un sifflement. Elle voulut appeler. Rien ne vint. Il n'y avait plus rien dedans pour crier, et de toute façon le vent aurait tout emporté.

    Alors elle se releva et fit le reste. Cent pas, peut-être moins. Le vent lui jetait du sable dans les yeux, sur les lèvres fendues, et la clôture grandissait par morceaux : des plaques mal jointes, un grillage, deux silhouettes qui bougeaient de l'autre côté. Elle atteignit la paroi et s'y appuya du front. Elle frappa dessus, du plat de la main, trois coups qui sonnèrent creux et ne portèrent pas bien loin. Puis un quatrième, plus fort.

    « Pitié. »

    Le mot sortit à peine. Elle réessaya, les yeux fermés, le front toujours contre la tôle.

    « Pitié ! De l'eau... N'importe quoi... »

    Pourtours du camp

  • Derrière les dunes
    Lilith VanceM Lilith Vance

    Le convoi s'était arrêté. Lilith l'avait su avant que les moteurs ne crachent leur dernier soupir : elle avait appris à reconnaître les arrêts de Crowford. Ceux où l'on refaisait les chenilles duraient longtemps et s'annonçaient par des jurons. Ceux-là étaient silencieux.

    Assise contre la ridelle brûlante du transporteur, elle laissa passer quelques secondes. Les larmes vinrent vite, sans bruit, comme toujours, deux traînées qui firent de la boue avec la poussière collée à ses joues. Elle ne se cacha même pas le visage. Il n'y avait personne pour regarder, et le peu qui restait de son orgueil ne valait pas qu'on l'économise. Elle pensa à sa mère, qui lui avait appris à lire un camp de loin : le nombre de fumées, la façon dont les gens marchent quand ils ont mangé et quand ils n'ont pas mangé. On lui avait donné ce regard pour relier les camps entre eux, pour leur porter ce qu'on savait du monde. Le même regard servait maintenant à choisir par où on les éventrerait.

    Puis elle inspira une fois, longuement, et s'essuya d'un revers de manche. Le tissu râpa comme du papier de verre. C'était fini.

    La bâche s'ouvrit sur la silhouette large de Crowford, découpée à contre-jour. Elle était déjà debout. Ses jambes flageolaient, deux jours de rations à moitié remplies, et elle savait très bien que ce n'était pas un hasard, mais elle sauta dans le sable sans se faire prier, et soutint son regard le temps qu'il fallait pour paraître docile, pas plus.

    « Compris. »

    Elle ne demanda pas combien de temps elle avait. La première fois, la question lui avait valu un rire, et une gifle du plat de la main pour lui apprendre que ce n'était pas à elle de tenir les horaires. Elle ne demanda pas d'eau non plus. La soif faisait partie du costume : des lèvres fendues et une voix cassée ouvraient plus de portes que n'importe quel discours. Autant que ce soit vrai, ce genre de chose ne s'imite pas bien.

    Restait le camp, là-bas, au bout de la dune. Une tache de tôle qui n'avait sûrement rien à donner à personne. Il n'y a rien à prendre là-dedans, pensa-t-elle. Il n'y a jamais rien à prendre. Ça ne changeait rien. Ce qui devait être fait serait fait, et elle serait encore là demain.

    L'homme à côté d'elle lui tendit le pistolet semi automatique. Lilith fit ce qu'elle faisait toujours : elle éjecta le chargeur, compta, le remit en place d'un coup de paume. Cinq balles. De quoi faire du bruit au bon moment, jamais de quoi se retourner contre trente pillards. Le message était clair, et honnêtement, elle aurait fait pareil à leur place. Elle glissa l'arme dans le creux de ses reins, sous la tunique, roula les épaules pour vérifier qu'on ne devinait rien, et se mit à marcher.

    Abords du Bidonville
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