L'entrée du camp
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Quelques plaques et un grillage marquent l'entrée du bidonville. Deux pauvres gardes en tenue débraillée surveillent les lieux. Rester ici est désagréable du fait du vent
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— Vous surveillez quoi les dumbs ? lança Antonio aux deux gardes.
Ils se retournèrent vers lui un peu surpris.
— Putain, t'es vivant toi ?
— Baaah oui. Pourquoi j'serais mort ?
— On t'a trouvé desséché, dry comme du sable au milieu du désert. C'est un miracle que tu sois encore vivant.
— Eheheehehehe, rit Antonio. J'avais juste plus de batterie.
— Hein ?
— J'avais juste plus de batterie frère.
— Hein ? répéta le grand garde, en resserrant sa barre de métal.
— L'écoute pas Salazar, il est juste fou.
Antonio éclata encore de rire. La cuvette autour de son cou cliquetait avec lui. Salazar s'énerva.
— Il se fout de ma gueule ce connard.
Il se jeta en avant pour violemment pousser Antonio. Ce dernier se renversa au sol sans s'arrêter de rire.
— On va pas faire long feu avec des fous pareil, p'tin.
— Pourquoi on l'mange pas au lieu de partager nos vivres avec ?
— Va dire ça au tyran mec, et ses délires d'honneur.
— On devrait l'esclavagiser au moins. Qu'il construise quelques baraques. Regarde ses mains, c'est sûrement un esclave bâtisseur qui a fui un autre camp.
Antonio se redressa.
— Heu non, j'ai jamais rien bâti de ma vie big dumb. Et je vais bosser pour personne hein.
— Maître Griffith ne veut pas d'esclaves, mais crois moi que tu vas bosser garçon. Ici, on n'a rien sans rien.
— Et vous faites quoi ici à glander toute la journuit alors ? se moqua-t-il en se relevant.
— On garde le camp, imbécile.
— Garde le camp de quoi big dumb ?
— Putain mais t'es vraiment ou quoi ? Des robots !
— Des robots ?! s’esclaffa-t-il encore de rire.
— Il est vraiment né de la dernière pluie çuilà.
— Non mais sans rire, vous croyez faire quoi face à nous avec vos barres de ferrailles ? On va vous mog hein.
— Comment ça on ?! s'énerva Salazar, prêt à frapper avec son arme.
— Bah on les robots frère.
Salazar se jeta sur Antonio mais son collègue le retint.
— Laisse le, il est juste fou.
— Y a pas à être anti-robot comme ça bordel... Faut juste accepter la blackpill...
— Allez vas-y dégage ou on te jette dans le désert.
— Ah non j'suis bien ici... répondit-il avant de s'éloigner de ces humains instables. -
Fabrice entra dans la zone, époussetant sa veste d’un coup de main plein de grâce. Ses yeux lorgnaient sur les établis et ses occupants, un à un, un sourire grimpant jusqu’aux oreilles. Ce n’était pas un habitué mais il avait été aperçu quelques temps déjà.
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Le sable avait cessé d'avoir une fin. À un moment, la tôle était apparue au loin, tremblante, coupée en deux par la chaleur qui montait du sol. Lilith n'y crut pas. Elle en avait déjà vu, de ces villes qui reculent quand on avance.
Ses pieds ne lui appartenaient plus depuis longtemps. Elle ne les sentait ni chauds ni douloureux, elle les entendait seulement racler le sol, l'un après l'autre, et il fallait y penser à chaque fois pour que ça continue. Sa gorge, elle, était bien là : un conduit fermé, rétréci, tapissé de verre pilé. Avaler la faisait plier en deux. Sa langue tenait toute la place dans sa bouche, épaisse, inutile.
La tôle ne reculait pas.
Elle comprit avant de pouvoir se le formuler, et ses jambes lâchèrent d'un coup, genoux dans le sable brûlant sans même que ça compte. Elle se mit à pleurer, presque sans larmes, des sanglots secs qui lui déchiraient la poitrine et ne produisaient qu'un sifflement. Elle voulut appeler. Rien ne vint. Il n'y avait plus rien dedans pour crier, et de toute façon le vent aurait tout emporté.
Alors elle se releva et fit le reste. Cent pas, peut-être moins. Le vent lui jetait du sable dans les yeux, sur les lèvres fendues, et la clôture grandissait par morceaux : des plaques mal jointes, un grillage, deux silhouettes qui bougeaient de l'autre côté. Elle atteignit la paroi et s'y appuya du front. Elle frappa dessus, du plat de la main, trois coups qui sonnèrent creux et ne portèrent pas bien loin. Puis un quatrième, plus fort.
« Pitié. »
Le mot sortit à peine. Elle réessaya, les yeux fermés, le front toujours contre la tôle.
« Pitié ! De l'eau... N'importe quoi... » -
Derrière la clôture pas très grande, et les plaques n'ayant pas beaucoup plus d'envergure, les deux gardes parlaient entre eux dans un instant d'inattention. A croire que n'ayant que cette mission là à accomplir, ils la rataient malgré tout. Pourtant, l'un d'eux finit par apercevoir Lilith qui se dirigeait vers eux, alors qu'elle n'était qu'à quelques mètres.
— C'est quoi ça ?! Fit le grand garde
— Ben c'est une femme ! Rétorqua l'autre
— Ah bah tu vois que l'autre est un connard ! Poursuivit le grand en ne semblant pas avoir écouté son collègue. Il dit que on garde rien alors que y'a littéralement quelqu'un qui arri...
La supplique de Lilith emporta son trait d'esprit.
— Elle a besoin d'aide ! Fit le grand en abandonnant presque son poste pour aller à la rencontre de Lilith.
— Salazar !
Son collègue, surpris par l'initiative de Salazar, hésita un instant avant de le suivre. Une seule personne ne pouvait pas causer grand mal de toute façon.
— De l'eau ? Salazar, va chercher de la soupe, je la ramène au camp.
Salazar s'exécuta et partit 4 à 4 jusque dans le camp, son collègue tentant de soutenir la titubante arrivante.
— Eh ca va aller, on a un peu de vivres ! -
Une main se posa sur son bras et Lilith eut un sursaut, un recul de bête qui a appris à se méfier des contacts. Ça ne dura pas. Le corps, lui, savait ce qu'il voulait : elle s'affaissa contre l'inconnu, une épaule sous la sienne, tout son poids lâché d'un coup, et il n'y avait plus une once de comédie là-dedans. Depuis des jours, elle tenait debout parce qu'il fallait tenir debout. Quelqu'un venait de dire qu'on allait s'occuper d'elle, et sa carcasse avait immédiatement déposé les armes.
Elle essaya de participer à la marche. Ses pieds raclaient le sol, se posaient de travers, partaient trop loin. Le grillage défila sur sa gauche en taches sombres. Le vent lui rabattait des cheveux collés dans la bouche et elle n'eut pas la coordination nécessaire pour les enlever.
Il fallut trois tentatives pour que le son sorte.
« Merci. »
Un souffle, plutôt. Elle ferma les yeux, chercha encore, et arracha le reste au fond de sa gorge.
« Lilith. Je m'appelle Lilith. Ne me laissez pas dehors, s'il vous plaît... »
Rien ne pouvait être pire que ce qu'elle venait de fuir. -
Le garde l'emmena ici: https://vestigiem.inquisitionem.fr/post/610
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Dehors, le camp tenait dans un mouchoir : des abris bas serrés les uns contre les autres, du fil de fer partout, un feu maigre où quelqu'un remuait quelque chose de clair. Elle croisa une femme qui triait des morceaux de métal par taille, un vieux assis qui ne bougea que les yeux. Personne ne lui adressa la parole. On la suivait du regard, simplement, comme on suit ce qui vient d'ailleurs. Lilith gardait la tête un peu baissée et les mains bien visibles.
Le vent la reprit avant même qu'elle n'atteigne la clôture, lui jetant du sable dans les yeux comme une vieille connaissance. Les deux hommes étaient là, à leur poste, dos au désert.
Elle s'arrêta à quelques pas et tendit la gourde à bout de bras, celle du puits, vide jusqu'à la dernière goutte.
« Je vous la rends. »
Sa voix tenait debout, maintenant. Rauque, mais entière.
« Vous m'avez donné votre eau... et j'en suis désolée. Merci, vraiment. Je sais combien cela coûte. »
Elle hésita, gênée de la suite.
« Je n'ai même pas demandé vos noms. » -
Les deux gardes étaient toujours là, veillant sur une ouverture dans les pathétiques défenses du Bidonville. L'autre - pas le plus grand - remarqua Lilith en premier.
— Ah... On allait pas te laisser mourir de soif devant nous hein.
— Ah bah non. Abonda le grand en reprenant la gourde. Moi c'est Salazar
— Ryan pour ma part. On roule pas sur les ressources ici c'est clair, mais bon... on a déjà les robots sur le dos, si en plus on s'entraide pas...
Tous ici avaient un jour bénéficié d'une main tendue. Ils étaient des échoués, des survivants d'autres camps qui s'étant retrouvés ici après l'errance. -
A peine deux petites heures après l'arrivée de Lilith, de nouveaux arrivants émergèrent du désert. Ceux là avaient un pas bien plus assuré, moins fatigué, et surtout des fusils à la main. Outre un petit groupe de 5 personnes, 2 autres étaient visibles sur leurs flancs, comme s'il s'agissait d'une manœuvre.
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Ryan et Salazar, puisque c'étaient leurs noms, partiellement distraits par Lilith, tardèrent à remarquer le groupe s'approchant. Ils manquèrent de sursauter en voyant ce qui commençait à se tramer autour d'eux, jetant des regards à gauche et à droite.
— Eh vous ! Qu'est ce que vous voulez ?! Lâchez vos armes ! Ordonna Ryan en épaulant son fusil.
Pour toute réponse, le groupe de Crowford continua sa route.
— Arrêtez vous putain ! Clama à son tour Salazar devant ce refus d'obtempérer manifeste, épaulant lui aussi son fusil. -
Hélas pour eux, Crowford et ses hommes ne baissèrent pas leurs armes, bien au contraire. En réponse aux deux gardes, les trois qui se dirigeaient frontalement vers la porte firent de même et hâtèrent le pas.
— Vous lâchez vos armes ! Beugla Crowford -
La tension montait un peu plus chaque seconde, puisque ni Salazar, pas plus que Ryan ne baissèrent leurs armes.
— Lilith, mets toi à l'abri va prévenir Ben s'te plait ! Commanda Ryan toujours l'arme à l'épaule. Sa formule de politesse n'était pas une fioriture: ils avaient besoin d'aide.
Que les intentions de la troupe furent claires ou pas, ce fut l'impulsivité de Salazar qui eut le dernier mot.
— Dégagez bande de batards !! Lâcha t-il d'une voix au bord de l'implosion
Dans un instant suspendu dans le temps, à la surprise (ou pas) de Lilith ou du groupe de Crowford, une détonation ponctua la phrase de Salazar.
Un coup de feu partit de son arme. -
La détonation lui traversa le crâne et le monde se réduisit à un sifflement aigu.
Sa main était déjà partie. Pas une décision : une habitude. Le pistolet quitta le creux de ses reins pendant que le bruit rebondissait encore sur les plaques, et ses pieds firent ce qu'ils avaient appris à faire, trois pas de côté et en arrière, hors de portée de bras, à un angle où elle les tenait tous les deux dans le même regard sans qu'aucun ne l'ait dans le dos.
Quelque part derrière elle, il y avait un homme maigre au milieu de ses plantations qui ne demandait rien à personne. Elle enregistra la pensée et la mit où elle mettait tout le reste.
Ses mains tremblaient légèrement. Elle les verrouilla l'une contre l'autre, canon levé, et trouva une voix qu'elle n'avait pas eue de la journée, une voix qui portait par dessus le vent.
« Vos armes. Par terre. Tout de suite. »
Elle ne dit pas pardon. Ça ne servait à rien et ça coûtait une seconde.
« Ne vous retournez pas. Doucement, les deux mains, vous posez ça et vous reculez. »
Le canon glissa de l'un à l'autre, revint, s'arrêta sur celui dont l'épaule bougeait le plus. Cinq balles. Elle savait très exactement combien de fois elle pouvait se permettre d'avoir raison.
« Ryan. La porte. Tu l'ouvres. »
Si l'un des deux tentaient quoi que ce soit d'idiot, elle n'hésiterait pas. C'était sa survie contre la leur. -
Et le sifflement aigu se termina par le son caractéristique du plomb transperçant la chair: Salazar avait fait mouche, et l'homme à droite de Crowford s'écroula.
La réponse ne se fit pas attendre: Crowford et son comparse encore debout répliquèrent. Lilith savait que le groupe d'assaut comptait une quinzaine de personnes sur les 20 de la caravane. Ce nombre était déjà réduit à 14 pour le moment.
Si les tirs visaient Salazar et Ryan, la position de Lilith n'était pas la meilleure. Les deux gardes avant même que Lilith ne leur demande, s'étaient mis à couvert derrière leur plaque de métal.
- Quoi ?! Avait répliqué Ryan à Lilith
- Elle est avec eux cette connasse !! Rétorqua Salazar au bout de la crise de nerfs. T'a qu'à l'ouvrir le grillage toi si t'es pare balles !
Pour l'heure, ils étaient accroupis, chacun derrière une plaque de métal de chaque côté du petit grillage faisant office de porte. Ils tournaient toujours le dos à Lilith, et n'osaient visiblement pas bouger, étant pris en étau. Après ce qui sembla être une éternité, ils commencèrent à baisser leurs armes. Au moins l'un d'eux était un bon tireur, mais ils n'étaient pas forcément de grands soldats. -
Un corps tomba là bas et tout partit d'un coup. Le métal se mit à sonner autour d'elle, des impacts secs, mats, désordonnés, et Lilith comprit en une demi seconde qu'elle se tenait debout au milieu du couloir de tir.
Elle hurla vers le désert, à s'en arracher ce qui lui restait de gorge.
« ARRÊTEZ DE TIRER ! ARRÊTEZ !! »
Puis elle se laissa tomber, roula derrière l'extrémité d'un panneau dressé, épaule contre la ferraille, jambes repliées sous elle. C'était minuscule. Ça la couvrait à moitié, et seulement dans un axe. Elle le savait, et elle y resta parce qu'il n'y avait rien de mieux à moins de trois mètres.
Les deux hommes étaient accroupis de l'autre côté du grillage, dos tourné, et l'un des deux venait de lui balancer sa formule à la figure sans même se retourner.
« Je l'ouvrirai ! » lui répondit elle en criant par dessus le vacarme, l'arme toujours pointée sur leurs dos. « Je l'ouvrirai moi même s'il le faut, mais pas avec vos fusils dans mon dos. Vous les jetez. Pas à vos pieds : loin. Aussi loin que vous pouvez. »
Sa voix se cassa au milieu et elle enchaîna sans reprendre son souffle.
« Vous ne pouvez pas gagner ça. Les tirs vont s'arrêter. Quand ils s'arrêteront, l'un de vous ouvre et vous reculez tous les deux les mains en l'air. Si vous ne le faites pas, je viendrai le faire moi même, mais à ce moment là il faudra qu'il n'y ait plus personne encore debout à côté de cette porte. »
C'était une menace à peine subtile, mais Lilith devait faire vite, car dans ce brouhaha, c'était elle-même qui se mettait en danger avec les angles qu'elle ne pouvait pas surveiller. -
Quelques tirs continuèrent un peu, comme pour défier Lilith, avant de cesser. Crowford s'arrêta un instant, son compère prenant les constantes de celui à terre. Il se releva rapidement, et les deux avancèrent de plus belle.
- Putain putain ! Beugla Ryan avant de balancer son fusil. Jette ton arme Salazar
Ce dernier ne répondit pas, bouillonnant de rage. Si ce n'était pas clair. Il semblait bien que son caractère soit incontrôlable. En dépit de tout, il finit par jeter son arme, loin lui aussi. Tandis que Ryan abatait la clôture d'un coup de pied puis en tirant dessus (avec sa main).
- Et maintenant on fait quoi ? Demanda Ryan à Lilith -
La clôture céda et quelque chose lâcha dans sa poitrine en même temps. Le soulagement arriva si fort qu'il ressemblait à un malaise : sa vue se piqueta de blanc, ses bras se mirent à trembler pour de bon, et le canon se mit à danser malgré ses deux mains verrouillées dessus. Elle ne le baissa pas. Pas encore.
Là bas, les silhouettes remontaient la pente d'un pas rapide. Trois minutes, peut être moins.
Elle avança d'un pas et parla vite, beaucoup plus bas, une voix qui ne portait pas au delà d'eux trois.
« Vous partez. Maintenant. »
Ses yeux allèrent chercher celui qui avait tiré le premier coup, et elle ne le lâcha plus.
« Toi surtout. Tu sors par l'autre côté et tu marches jusqu'à ce que le camp ait disparu derrière toi. Allez. »
Le bruit des pas approchait. Elle recula d'un pas vers l'ouverture, l'arme toujours levée, la mâchoire serrée à s'en faire mal. -
Eux qui pensaient leur vie finie se voyaient offrir une chance. Cela au global les conservait dans une situation certes précaire mais qu'ils préféraient sans doute au fait d'être mis à mort sur le champ. Ils la regardèrent brièvement avant de détaler sans mot dire, et le plus discrètement possible de surcroît.
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Quelques instants après le départ des deux gusses, qui parurent une éternité à Lilith, Crowford et son ailier arrivèrent jusqu'au camp.
- Où est le batard qui a abattu Daniel ? Tu l'as pas laissé s'enfuir j'espère ?
À d'autres endroits du camp, des coups de feu retentissaient: ces types avaient plus d'armes qu'ils n'avaient à manger